Brexit : l'assurance digère la rupture

L’annonce de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne et de sa zone de libre-échange a secoué le marché de l’assurance londonien qui, maintenant, se met en ordre de marche.

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Brexit : l'assurance digère la rupture

L’agitation est palpable à l’entrée de la salle Harry Potter du centre international de Deauville, ce jeudi 2 février. Dans le cadre de la 25e édition de ses rencontres annuelles, l’Association pour le management des risques et des assurances de l’entreprise (Amrae) tient un atelier sur le Brexit. Sujet brûlant. La veille, la Chambre des communes a donné son feu vert à l’examen du projet de loi autorisant la Première ministre britannique, Theresa May, à activer l’article 50 du traité européen qui permet à un pays membre de quitter l’Union européenne. Il y a un an, si on avait dit à l’avocat Guy Soussan qu’il serait ici, à tenir un exposé sur les conséquences réglementaires du Brexit, il ne l’aurait pas cru. «Je suis basé à Bruxelles. Je connais les principaux traités. Mais l’article 50 m’était inconnu parce que le scénario d’une sortie de l’UE était invraisemblable», concède ce spécialiste en droit paneuropéen. Le Brexit, personne ne l’a vu venir. «Ça a été une surprise colossale», reconnaît Nicolas Aubert, directeur de Willis UK et président du London Market Group (LMG), puissant groupe d’intérêt rassemblant les principaux acteurs en assurance et en réassurance de la City. Le lobbyiste se souvient très bien de son 24 juin 2016. Au lendemain du référendum, il participe avec l’ensemble du board du LMG à une réunion au 11e étage du Lloyd’s Building dans la luxueuse et feutrée special dining room.

Autour de la table, quelques grands noms de l’assurance : Inga Beale (Lloyd’s), Anthony Baldwin (AIG Europe), Andrew Kendrick (Chubb Europe), Andrew Horton (Beazley), David Ledger (Aon Benfield) ou encore Paul Jardin (XL Catlin). «C’était stupéfiant. Chacun était partagé entre incrédulité et frustration, se souvient Nicolas Aubert. Mais la réunion s’est passée tout à fait naturellement. Ce qui démontre le calme et le pragmatisme des opérateurs britanniques».

  • 23 juin 2016 Les Britanniques se prononcent à 51,9 % pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.
  • Mars 2017 Déclenchement du processus de départ de l’Union européenne.
  • 2 octobre 2016 La procédure de sortie est programmée pour le printemps 2017.
  • 17 janvier 2017 Theresa May annonce la sortie du Royaume-Uni du marché unique.

Keep calm and carry on

Ce célèbre slogan, «Restez calme et continuez», de l’Angleterre en guerre de 1939 résume le message des assureurs à leurs clients. «Les choses vont certainement changer. Mais peut-être pas pour le pire. Restons sereins», concluait Gaëlle Tortuyaux, la patronne d’Axa CS UK, au terme de l’atelier organisé par l’Amrae. En coulisse, l’ambiance est pourtant loin d’être au calme. «Il n’y a pas de panique en tant que tel. Mais quand les assureurs disent qu’ils ne sont pas inquiets, c’est faux. De la même manière que quand ils disent on contrôle tout, c’est omettre de préciser qu’il y a quand même des arbitrages importants qui vont devoir se faire en interne», reconnaît un observateur privilégié, sous couvert d’anonymat.

Le cauchemar continue

Après le référendum, «l’effet de surprise a duré près de deux mois. Les gens passaient des heures à essayer de comprendre plutôt qu’à s’intéresser aux conséquences», explique Nicolas Aubert. Le réveil a lieu le 2 octobre 2016. Theresa May, qui avait mollement fait campagne contre la sortie du Royaume-Uni de l’UE, s’érige en championne d’un Brexit dur. Les assureurs qui planchent depuis plusieurs mois sur différents scenarios savent à quoi s’en tenir. Chez Liberty Mutual, groupe d’assurance et de réassurance américain, dont la filiale européenne a son siège à Londres, plusieurs hypothèses étaient à l’étude. «Pour résumer, nous avions un plan soft et un autre que l’on dira hard. À partir d’octobre nous nous sommes concentrés sur le second», explique Kadidja Sinz, DG de Liberty Specialty Europe.

Guy-Antoine de la Rochefoucauld, Directeur du Lloyd’s en France
«Le marché restera à Londres»

  • Le Lloyd’s s’apprête à annoncer la création d’une filiale européenne. En quoi cette opération va-t-elle consister ?
    Nous avons indiqué en début d’année que nous allions créer une entité dans un pays membre de l’UE. Depuis le référendum, nous avons rencontré plusieurs régulateurs dans plusieurs pays et nous indiquerons, avant fin mars, quel sera l’emplacement de notre filiale. Mais il s’agira d’une entité et non du marché en tant que tel qui restera basé à Londres.
  • Que représente le marché européen pour le Lloyd’s ?
    11 % des primes brutes souscrites en assurance et en réassurance viennent de pays membres de l’Union européenne. La France, l’Italie et l’Allemagne sont les deux pays les plus importants. En France nous avons perçu 550 M€ de primes en 2016. Le marché a enregistré une progression de près de 10 % en assurance et est resté stable en réassurance en 2016. Nous souhaitons, très clairement, qu’il y ait une continuité des services que l’on apporte à nos courtiers et à nos clients basés sur le continent.

 

Et si la messe était dite ?

Jusque début 2017, les acteurs de la City caressent tout de même l’espoir que Londres pourrait rester membre de l’Espace économique européen (EEE) comme la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein. Auquel cas le droit européen en matière de libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes s’appliquerait toujours sur le sol britannique. Les lobbies de la City adoptent dès octobre 2016 la stratégie de la Brenaissance, contraction de Brexit et de Renaissance. Ou l’art de ménager la chèvre et le chou. «Lorsque je parle avec des ministres ou des parlementaires britanniques, je coupe la discussion en deux. Je parle de nos besoins, mais aussi des points positifs comme la création de marchés nouveaux, ou l’exploitation d’accords bilatéraux avec d’autres États», explique Nicolas Aubert.

Pas suffisant cependant pour convaincre Theresa May. Le 17 janvier, elle annonce la sortie du marché unique. Ce sera en janvier 2019 au plus tard. Les institutions financières basées à Londres ne pourront alors plus bénéficier du passeport européen, précieux sésame permettant d’ouvrir des succursales et de vendre librement ses produits dans l’UE. Les assureurs européens couvrant des risques au Royaume-Uni devront aussi faire sans. Dans une note transmise à la Chambre des communes le 17 août 2016, le régulateur britannique chiffre à 726 le nombre de compagnies européennes travaillant sous le régime Solvabilité 2 au Royaume-Uni. À l’inverse les assureurs travaillant depuis Londres sur le marché européen ne sont "que" 220.

Paris n’est plus dans la course

Le rêve de voir Paris devenir la capitale européenne de l’assurance semble s’être évanoui. «Les Français sont devenus inaudibles», confie un interlocuteur privilégié des institutions financières de la City. L’occasion était belle pourtant. Le Royaume-Uni hors de l’UE, la France devenait le premier marché européen du haut de ses 205,7 Md€ de primes perçues en 2015. La Fédération française de l’assurance (FFA) espérait que Paris devienne la terre d’accueil privi­légiée des acteurs de la City en quête d’un point de chute en Europe. Les plus optimistes parlaient même de l’opportunité d’y rapatrier l’Autorité européenne des assurances et des pensions professionnelles (Eiopa), basée à Francfort. Mais « Michel Sapin n’en voulait pas. C’est le cabinet de Manuel Valls qui a poussé pour que la France se positionne ouvertement », confie un acteur clé du dossier. Un assureur qui a participé à une réunion organisée à Bercy, fin novembre, n’en revient toujours pas : «Ils parlaient de l’opportunité d’accueillir le Lloyd’s à Paris, mais ils n’avaient même pas pris la peine de les rencontrer». «La France ne rassure pas», ajoute un assureur de la City. Les insti­tutions financières londoniennes reprochent à l’Hexagone son instabilité fiscale. Sans parler des incertitudes sur l’issue de l’élection présidentielle. «Si cela se confirmait, ce serait terrible. Nous aurions perdu une bataille qui n’était pas perdable ! Le Brexit représentait une opportunité historique», lâche-t-on, amer, dans les couloirs de la FFA.

 

Création de filiales

Depuis octobre, les compagnies britanniques font le tour des places financières européennes afin de déterminer le meilleur point de chute. Pour continuer à travailler sur le marché européen, la plupart se sont résolues à créer une filiale dans un État membre. Chez Liberty Mutual, deux à trois réunions sont consacrées, chaque semaine, au Brexit.

«Tout est à penser. Des structures juridiques de la nouvelle filiale aux ressources humaines en passant par la gouvernance et les besoins en capitaux», détaille Kadidja Sinz. La nécessité de mobiliser des fonds propres supplémentaires est l’une de leurs principales préoccupations. Aucun chiffre n’a encore été annoncé. Mais on parle déjà d’opérations s’évaluant en milliards d’euros. Beazley a indiqué le 3 février qu’il avait choisi de créer une filiale à Dublin. D’autres annonces doivent tomber dans les prochaines semaines, dont les plus attendues sont celles du Lloyd’s de Londres et de l’américain AIG. Le marché se veut, ainsi, rassurant sur la pérennité des polices garanties au Royaume-Uni par les compagnies européennes et celles garanties en Europe par les acteurs basés au Royaume-Uni. Il n’est pourtant pas à l’abri d’une nouvelle surprise : la perspective d’une élection de Marine Le Pen en France et du Frexit qui pourrait s’en suivre est aujourd’hui classée à l’état de risque émergent. Comme le Brexit il y a un an…

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